Né il y a 62 ans, la 1460 de Dr. Martens a chaussé les ouvriers, la jeunesse anticonformiste et se retrouve désormais aux pieds d’une clientèle aux multiples visages. Cette icône de mode à l’allure rebelle n’a pas fini de se réinventer !

En 1946, le médecin allemand Klaus Maertens est immobilisé suite à un accident de ski, mais ne supporte pas de rester alité. Alors, avec l’aide de son ami et ingénieur Hebert Funck, il met au point une chaussure antidérapante et amortissante, à base de déchets de caoutchouc avec un procédé de soudure à chaud qui permet de créer un coussin d’air à l’intérieur des semelles. Ce concept novateur est baptisé “Airwair”.

Début de commercialisation

Au départ, l’usage de ces chaussures est purement orthopédique. Vendues exclusivement sur le marché allemand, elles intéressent les personnes qui ont des pathologies posturales et articulaires. À ce stade, la bottine est bien loin d’être un objet de mode… Mais le succès est réel ! Si bien qu’un brevet est déposé en 1947 et que la création du docteur Maertens va bientôt se faire connaître dans d’autres pays d’Europe. Le marché est suffisamment important pour entraîner l’ouverture d’une usine à Munich, en 1952, où d’autres modèles sont développés.

La métamorphose

En 1959, le fabricant de chaussures William Griggs (dit Bill), à la tête d’une manufacture en Angleterre, découvre l’invention des deux Allemands dans le magazine Shoe & Leather. Le Britannique leur achète aussitôt la licence exclusive pour une fabrication à grande échelle. Griggs souhaite s’implanter sur le marché des vêtements de protection et va opérer des changements importants pour améliorer le confort, la résistance et le look de ces chaussures : il arrondit le bout, ajoute les fameuses coutures jaunes et la semelle rainurée en deux tons, cousue selon un montage trépointe dit “Goodyear”. Au talon, l’industriel accole une languette noire portant la mention “Airwair with Bouncing Soles” (Airwair avec semelles rebondissantes). Mais surtout, Bill Griggs décide d’angliciser le nom : Maertens devient “Martens”, précédé d’un “Dr.” pour “docteur”.

Début du phénomène

Le 1er avril 1960, un premier modèle de boots à huit œillets de couleur bordeaux sort des usines familiales R. Griggs, à Wollaston. Le nom du modèle, 1460, est un clin d’œil à cette date. La première clientèle est ouvrière : les travailleurs des usines, les dockers et employés du métro londonien.

L’année suivante, une version à tige plus basse, baptisée 1461, équipe les postiers et policiers britanniques. Mais l’époque est à la contestation vestimentaire… Alors, à la fin des années 60, ces chaussures de travail trouvent un nouveau public : les skinheads. À cette époque, Le mouvement n’a pas de connotation politique ; il s’agit d’une mode vestimentaire et musicale, attachée aux valeurs ouvrières. Les Doc deviennent un élément identifiable de ce style, auquel s’ajoute le Levi’s à bretelles, la chemise blanche ou à carreaux, et, bien sûr, le crâne rasé.

L’image des Dr. Martens restera longtemps attachée à celle des bad boys : les skinheads dans les années 60, les punks la décennie suivante, les gothiques un peu plus tard. Et le film de Stanley Kubrick, Orange Mécanique, sorti en 1971, n’arrange pas les choses avec ses personnages ultra-violents portant à leurs pieds… des Dr. Martens. Mais cette image transgressive ne sera pas si néfaste pour la marque, qui saura s’en emparer pour se positionner dans le filon de la mode pour la jeunesse – par définition rebelle – notamment en développant une large gamme féminine.

Une lente reconquête du marché

Au milieu des années 90, une paire sur deux est vendue à une femme. Aux coloris classiques, s’ajoutent des modèles à fleurs et des éditions limitées à motifs et teintes diverses. Mais Dr. Martens n’échappe pas à la crise de la quarantaine : dans les années 2000, les ventes chutent pour la première fois, jusqu’à frôler la faillite ! La marque tente un coup de com avec des éditions limitées signées Jean Paul Gaultier, Vivienne Westwood et Paul Smith.

D’autres collaborations avec des artistes suivent : en 2006, la collection 1460 Celebrities affiche les noms de 50 personnalités. L’année suivante, l’entreprise lance une collection exclusive réalisée avec le styliste japonais Yohji Yamamoto. Ces importantes campagnes ne permettent cependant pas aux ventes de décoller et, en 2003, la production est délocalisée en Asie. Seuls la ligne made in England et les modèles en série limitée demeurent fabriqués dans l’usine historique de Wollaston.

Malgré tout, le groupe familial R. Griggs se voit contraint de vendre sa marque en 2013, qui passe sous le giron du fonds d’investissement Permira. Depuis, Dr. Martens semble avoir retrouvé sa santé et a fait ses premiers pas en bourse en 2021.

Par Vincent Vidal

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